Lundi 6 octobre 2008

Le bateau tanguait doucement. Le vent était bon et faisait filer rapidement l’Estafilette. A ce rythme, il serait arrivé à Cuba dans cinq ou six jours tout au plus s’il ne rencontrait pas une dépression ou une quelconque tempête. Il ne se faisait pas de soucis et profitait plutôt du court moment de répits que le temps lui proposait. Cela faisait déjà presque un mois qu’il était parti de France. Le port de la Rochelle, quelques pleurs, de l’inquiétude de ses proches, des adieux lointains avec comme arrière goût l’air salé de la mer. Et puis au bout de quelques minutes, plus rien dans son esprit si ce n’est son bateau contre la mer. Les embruns, les vague qui se fracassaient avec une violence naturelle contre la coque et surtout, la solitude. Enfin, il pouvait parler tout seul, hurler contre les vagues, jouir de cette énergie qu’il gardait profondément en lui et qui ne demandait qu’à jaillir! Ici, il était le seul maître. pas de réelles responsabilités si ce n’est de se maintenir en vie. Les quelques oiseaux qu’il avait vus à son départ ne jugeaient pas son apparence d’ours avec sa barbe mal taillée et ses habits froissés.

Il se souvenait alors de ce sentiment de puissance qu’il avait éprouvé. Grisant mais légèrement apeurant. Seul maître à bord mais aussi seul mort en cas de naufrage et donc personne pour prévenir de potentiels secours… L’eau était froide et c’était souvent la nuit que ce genre d’incidents arrivait. Dans ces moments-là, il fallait espérer ne pas se faire assommer par quoi que ce soit pour ne pas se voir sombrer et ainsi disparaître.

L'océan était cruel et il avait eut l’occasion de jouer avec lui. Une semaine et demie après son départ lors d’une tempête de force moyenne. Les cordes craquaient sous la pression du vent. Il avait été surpris et n’avait rien pas eut le temps de descendre les voiles. Les bourrasques s’étaient levées d’un seul coup et la mer avait commencée a faire d’énormes rouleaux. Son sang-froid l’avait alors quitté et il était resté prostré sur le pont pendant trois bonnes minutes, haletant, à regarder le temps se déchaîner sur l’embarcation en se demandant quoi faire. Étrangement, c’était le souvenir des regards plein d’intensités de ses deux enfants qui l’avait fait sortir de cette torpeur pour qu’il commence à s’agiter. Baisser les voiles n’avait pas été une partie de plaisir tellement il y avait d’eau qui l’éclaboussait et l’empêchait de voir ce qu’il faisait. Mais quelle joie de se sentir vivant lorsqu’il s’était réveillé en milieu de journée et avait put faire un tour du navire pour constater qu’il n’avait presque subi aucun dégâts si ce n’est une déchirure sur le phoque.

Sa route avait alors continué, simplement tout droit pour se diriger cers cette petite île. En chemin il avait eut l’occasion de voir des choses extraordinaires. Certaines restaient particulièrement accrochées à son cœur…

C’était il y a a peut près deux semaines, quelques jours après la tempête. Cela avait été une journée très tranquille. Peu de vagues, le vent s’était calmé et le bateau avançait tranquillement en suivant son chemin. Il avait eut l’occasion d’appeler sa famille pour prendre des nouvelles et entendre autant de joie au téléphone lorsqu’il avait raconté qu’il avait survécu à cette tempête lui avait fait jaillir les larmes des yeux. Mais le moment le plus intense était venus le soir lorsque le soleil se couchait. L'océan était plat et il était sorti sur le pont pour admirer le coucher de soleil tout en mangeant une de ses portions de nourriture lyophilisée. Et là, sans qu’il sache pourquoi, il avait été submergé devant la simplicité du paysage. Le soleil rond et rougeoyant qui lentement s’enfonçait dans l'océan sombre. Et cet horizon qui l’entourait de toute part et lui rappelait qu’il était seul. Lentement, les étoiles avaient commencées à s’éclairer et le ciel s’était alors illuminé comme s’il regardait une immense ville céleste. La longue trace blanche de la Voie Lactée, la grande Ourse, la petite Ourse, Cassiopée, Cassandre… Il avait appris toute ces constellations avant de partir dans le cas où l’un de ses instruments de navigation le lâcherait mais là, il n’avait à les regarder que pour le plaisir. Le balancement des vagues et ces lumières lointaines lui rappelèrent combien il était petit dans cet univers et combien l’épreuve qu’il s’était imposée pouvait sembler futile. La Lune s’était doucement montrée et avait éclairée son visage et les quelques larmes qui coulaient de ses yeux. Juste un homme devant l’immensité et la grâce de la Nature… Comment pouvaient-ils oser la polluer? Alors qu’on ne comprenait presque rien d’elle…

Cela avait été un moment de solitude magique. Il s’était souvent dit qu’il ne pourrait le raconter à personne et que cela resterait au fond de son cœur comme une expérience qu’il pourrait revivre sans cesse tout le reste de sa vie pour se rappeler qu’il était simple. Un homme qui disparaîtrait comme tout les autres.

D’autres moments de joie l’avaient aussi rencontrés comme par exemple la visite d’un banc de dauphins il y a deux jours. Cinq dauphins l’avaient accompagnés sur plusieurs miles et avait sauté pour exprimer leur joie. Il se souvenait qu’il ne les avait pas vu immédiatement car il était en train de travailler sur la carte et c’est lorsque son hublot avait été éclaboussé qu’il était allé jeter un œil dehors. La vision de ces animaux tournant autour de son bateau et jouant entre eux comme pour lui montrer combien ils étaient heureux le faire rire aux éclats. Il les encourageait et les applaudissait tout seul sans se soucier même de quoi il aurait l’air si jamais il avait fait cela sur la terre ferme. Il regretta de ne pouvoir s’amarrer pour pouvoir aller nager avec eux et prendre quelques photos sous marines de ses nouveaux amis. Il prit quelques photos d’eux et les encouragea encore une bonne heure avant qu’ils ne le quittent en sautant pour lui dire au revoir.

Mais désormais, il devait faire cap sur son ancienne vie. Celle d’un homme de bureau qui chaque matins devrait se rendre dans un building à Londres ou à Paris pour discuter de productivités, de recherches de nouveaux fonds de spéculations, de crise financière, Des choses qui lui semblaient bien futiles et peu intéressées par ce qui l'entourait. Au fond de lui, il savait que la vie qu'il menait ne le satisfaisait pas entièrement et parfois, comme un autre coeur qui battait en diapason avec le sien se réveillait son envie d'agir pour cette planète meurtrie par les actions de ses semblables. Même lui avait du créer des blessures profondes en créant des fonds de spéculations sur des projets douteux tels que le traitement des déchets ou la récupération de produits toxiques. Il avait donné les fonds, récupéré son profit et n'avait rien demandé de plus. L'argent seul était important...

Des regrets. Il en avait et en aurait sûrement encore beaucoup. Mais aujourd'hui, seule son avancée sur sa route, cette route maritime qu'il avait fait tout seul, sans aide ni personne, comptait. Il avait crée un chemin et il espérait pouvoir un jour le refaire avec ses enfants si ce n'est même ses petits enfants. Pour leur faire partager son bonheur d'être sur l'eau. Peut-être pour leur faire comprendre qu'il avait commis des erreurs dans sa vie et qu'ils ne devaient pas trop se soucier de l'argent à l'avenir...

Devant lui sa route, derrière lui ses regrets. Le passé est un acte déjà connus et l'avenir n'est qu'une brume qui se forme et se déforme. Seul la pièce du moment comptait et il fallait en profiter. Le soleil était haut et tapait fort sur ses cheveux sombres. Quelques gouttes de sueurs perlait sur son large front et le petit vent qui courait venait le rafraîchir. Oui, il se concentrerait sur maintenant. Tant qu'il était encore en mer et qu'il pourrait naviguer à sa guise. Tant qu'autour de lui les flots viendraient se fracasser sur la coque de l'Estafilette. Tant qu'il pourrait hurler, pleurer, rire et surtout sourire seul, sans s'inquiéter du regard des autres. Tant qu'il pouvait être lui-même sans aucune entraves. Le vent qui soufflait dans son dos semblait l'inciter à prendre son envol avec lui. A courir sur tout le pont, en hurlant et en riant, pour enfin sauter au bout et ainsi partir faire le tour du monde avec lui!

Au bout de cinq jours, il vit enfin un bout de terre au loin. Une sorte de tristesse coula doucement dans son âme et l'incita à ralentir sa vitesse. Il ne ferait pas le voyage retour. Un groupe de marins spécialisés dans ce genre de service ramènerait l'Estafilette à la Rochelle. C'était vraiment la fin du périple. Quelques goélands vinrent voler à coté de lui. Ils réclamaient de la nourriture bien évidemment mais il ne pu s'empêcher de sentir comme une sorte d'envie de le narguer, de lui rappeler que la terre était toute proche. Un long soupir, une larme en mémoire aux si beaux moments passés ici.

Puis lentement, un sourire. Les commissures des lèvres qui se soulèvent lentement. Souvenirs de sa femme, de ses deux enfants, de ses amis. Oui, il aurait des choses à raconter et il savait d'avance que son bonheur serait partagé. C'était un consolation.

Le soir, lorsque le soleil était en train d'embraser la mer, il arrivait à bon port. Son entrée fut salué par quelques applaudissements, des vivas, des tirs de fusées de détresses, de longs coups de klaxons, des cris, de la musique, des danses... De retour parmi les siens. Son coeur se trouvait là, lorsqu'il regardait ces trois personnes si heureuses de le revoir.

Mais désormais, son âme se trouvait sur les océans, au creux des vagues et du vent. Celui qui filait tout autour de la Terre. Sans se soucier des obstacles. Rien que la Liberté. Juste le vent...

Par Corbeau noir - Publié dans : Petites histoires
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